samedi 10 mai 2014

Mais c'est pas grave ! C'était même pas un bébé !

Décembre 2008. Quelque part entre Noël et le Jour de l'An. Au plein coeur de la joie des fêtes se trame en moi quelque chose dont j'ignore tout, mais qui va marquer ma vie de façon indélébile.
Enceinte pour la troisième fois, je suis toute à mon bonheur serein, quand ce matin-là, je reçois un coup au coeur. Un coup qui prend la forme de quelques tâches de sang. Un coup d'oeil sur Internet m'entraîne dans le déni : ce n'est peut-être rien, il peut s'agir de "règles anniversaires", apparemment ça arrive souvent et ça correspondrait au niveau des dates. De toute façon, j'ai rendez-vous ce matin chez le docteur, elle va me rassurer. A coup sûr. 
Mais elle ne me rassure pas ; elle m'envoie aux urgences.
Et là, dans la blancheur froide d'une vieille salle d'hôpital, posée sur un siège d'auscultation comme un morceau de viande, un médecin, qui ne prend même pas la peine de lever les yeux de son écran pour me parler, m'annonce, impassible, que son appareil d'échographie - qui doit dater d'avant-guerre - n'est pas en mesure de lui montrer si un petit coeur bat encore en moi, et que je dois faire deux prises de sang à deux jours d'intervalle pour confirmer que je suis bien en train de faire une fausse-couche. Fin de l'entretien, merci Madame et bonne journée ! 
...
Je rentre chez moi, plus vraiment dans le déni, mais tout de même, malgré moi, dans l'espoir un peu insensé que ce médecin se soit trompé et que mon tout petit bonheur niché au fond de moi s'accroche encore et tienne bon. Toute la journée, je suis dans la crainte absolue de perdre ce petit bout de vie, et en même temps, dans l'espérance folle que ce minuscule soleil brille encore. Le soir-même, je suis fixée. Pas besoin d'une deuxième prise de sang. 

Je me vide de mon sang. Je sens mes entrailles déchirées, délitées, liquéfiées. Je ne peux que regarder, impuissante, s'écouler ces rivières rouges et, avec elles, tout mon espoir de vie sauvegardée. La salve terminée, je suis hébétée. Sonnée. Recroquevillée. Mon âme est en lambeaux. Les larmes coulent silencieusement. On est au début de l'hiver, la nuit est déjà tombée, et dans l'obscurité de la maison, je reste dans une sorte de torpeur dont rien ne peut me sortir. 

Par acquis de conscience, je retourne à l'hôpital le lendemain, puisque c'est ce qu'on attend de moi. Le même médecin, froid, pragmatique, m'informe que l'embryon est toujours en moi et que, cette fois-ci, il est certain qu'il n'est plus en vie. Pire : sa taille indique qu'il n'est plus vivant depuis trois semaines. Trois semaines ! C'est un coup violent que je reçois sur la tête à pleine volée. Ce qui se passe en moi à ce moment-là, je ne peux pas le décrire. Trois semaines pendant lesquelles je me réjouissais encore de porter la vie, alors que, sans le savoir, je portais la mort. Pourquoi mon corps a-t-il mis autant de temps à réagir ? Comment ce tout petit morceau de vie à peine entamé a-t-il pu se retirer sur la pointe des pieds, sans faire de bruit ? Comment ai-je pu ne rien ressentir ? Pourquoi n'ai-je pas su, d'instinct, que quelque chose n'allait pas ? Toute à mon euphorie de porter la vie, toute à ma naïveté d'une troisième grossesse après deux autres sans aucun problème, je me suis laissée aller à croire que tout allait bien, que les malheurs n'arrivaient qu'aux autres. Je m'en veux. Je me culpabilise. Comment ai-je pu laisser partir ce minuscule bout de vie sans rien faire pour le retenir ? J'aurais dû savoir, j'aurais dû faire quelque chose - ou ne pas faire, qui sait ? Je suis traversée de mille sentiments plus contradictoires les uns que les autres, je suis perdue, engourdie, inerte. Je ne me souviens plus de la fin de l'entretien de ce jour. Juste que je suis sortie de là dans un état second, comme un zombie. Et qu'en rentrant, j'ai pleuré jusqu'à n'en plus pouvoir, jusqu'à être saoule de mes larmes, jusqu'à avoir les yeux tellement boursouflés que j'avais du mal à voir au travers, jusqu'à avoir l'impression d'avoir épuisé entièrement mon quota de larmes pour une vie entière.

Je me sens meurtrie, incroyablement faible et triste. J'ai besoin de partager, d'en parler. Alors, comme n'importe quelle autre femme au monde, je me tourne vers mes amies et vers ma famille.

Mais c'est une deuxième claque que je me reçois en pleine figure. 

Les amies se sentent obligées de dire quelque chose, elles croient qu'elles peuvent me consoler, que je traverse juste une difficulté quelconque et que des mots pourront me remettre d'aplomb.

Alors les mots tombent. Froids. Durs. Incisifs. Je sais qu'ils sont dits dans de bonnes intentions. Mais qu'ils font mal, ces mots. 

Dans le désordre, j'ai droit à ce florilège : 
- Mais c'est pas grave, c'était même pas un bébé !
- Tu en feras un autre très vite !
- La nature fait bien les choses, il valait mieux qu'elle élimine une erreur !
- Tu sais, moi j'ai des amis qui ont connu pire que toi ! (et toute la liste des amis qui ont connu pire, avec tous les détails possibles et imaginables)
- Ben moi j'ai déjà fait une fausse-couche et j'ai pas pleuré, hein !
- De toute façon, tu tombes enceinte facilement, alors t'inquiète pas.
- C'est juste que c'était pas le moment.
- De toute façon, statistiquement, une grossesse sur quatre se termine en fausse-couche.
- Ca arrive souvent.
- Bah fallait rien dire avant trois mois.
- Te plains pas, t'as deux enfants, c'est déjà bien !

... et j'en passe et des meilleures !

Je sais ô combien ces phrases sont dites pour être réconfortantes. Mais, disons-le clairement : elles ne le sont pas. 

Que d'autres personnes aient connu pire, j'en suis consciente, je ne suis pas tombée de la dernière pluie et je sais que des personnes connaissent des horreurs. Mais il y a même des personnes qui vivent encore pire qu'elles. Il y a des enfants qui grandissent dans des pays en guerre. Il y a toujours pire que soi. Toujours. Et ô combien je compatis avec ces personnes. Avec toutes les personnes en souffrance qu'abrite cette Terre. Quel que soit le degré de leur souffrance. Pour autant, est-ce que ça enlève ma propre douleur ? Parce qu'il y en a d'autres qui vivent pire, moi je n'ai pas le droit de souffrir ? 

Une femme qui a fait une fausse-couche sans en être plus touchée que ça. Très bien pour elle, formidable. Mais elle n'a pas mon vécu, elle n'a pas mes émotions, elle n'a pas ma façon de vivre les choses, en un mot : elle n'est pas moi. Et, qu'elle n'ait pas souffert, elle, n'enlève rien à ma propre souffrance.

J'en referai un autre très vite, certes. Je tombe enceinte facilement, certes. Mais ce n'est pas un pneu crevé que l'on remplace sans aucun état d'âme.

La nature fait bien les choses. Ca n'empêche que je souffre d'avoir perdu mon bébé, et, est-ce vraiment avoir bien fait les choses que de m'avoir fait vivre plusieurs semaines avec la mort en moi ?

 Les statistiques. Aaaaah, comme je suis rassérénée de savoir que j'entre dans les statistiques ! Je permets aux chiffres de se vérifier ! Vivifiant ! 

Fallait rien dire avant trois mois : au moins je n'aurais pas souffert, si je n'avais rien dit. C'est uniquement une question de fierté, c'est vrai. Tu ne dis rien : tu ne souffres pas. C'est magique !

T'as déjà deux enfants, donc après tout, tu n'as pas à pleurer. C'est vrai qu'il doit être extrêmement douloureux de ne pas avoir d'enfants encore. Je le sais. J'en suis consciente. Mais je n'ai jamais dit que j'étais dans le pire cas qui soit ! Juste que ma situation, j'en souffre. Que ce soit pour un premier, un deuxième, un troisième, un vingt-quatrième : perdre un bébé qui grandissait en soi est douloureux. A des degrés différents, probablement. Mais ça reste douloureux.

Et, la pire de toutes à mon sens : c'était même pas un bébé ! ... Je crois que les personnes qui disent cette phrase ne se rendent pas compte deux secondes de ce qu'elles disent ! C'était même pas un bébé... 

Laissez-moi exprimer quelque chose que, je crois, un nombre incalculable de femmes vivent. Il y a d'un côté, la froideur implacable de la biologie. Et de l'autre, le coeur d'une mère en devenir. 

Bien sûr, du point de vue purement scientifique, l'embryon n'est pas encore un bébé. Le foetus non plus d'ailleurs. Mais du point de vue du coeur d'une mère, l'embryon est un bébé à l'instant-même où elle voit le test de grossesse positif. Dès lors, elle visualise le bébé, elle l'investit de tout son coeur, elle l'aime déjà. Elle sait qu'il grandit en elle, elle lui parle intérieurement, elle le voit déjà grand, elle s'imagine en train de le câliner, elle le voit vivre. Elle envisage déjà les moments où son ventre sera bien visible, elle radieuse et charmée de voir son ventre bouger au rythme des mouvements de son bébé. Tout simplement, elle est déjà maman. 

Et dans une fausse-couche, il n'y a que la couche qui soit fausse. La douleur, elle, est vraie, brutale, violente. La perte est un gouffre immense, et vivre une fausse-couche, c'est entamer un travail de deuil, qui peut prendre plus ou moins de temps selon les personnes. 

En ce qui me concerne, j'ai failli sombrer dans la dépression. Je n'avais qu'une envie, dormir toute ma journée, m’enivrer de sommeil pour oublier que ce que j'étais en train de vivre était vrai, pour ne plus ressentir la douleur pendant le temps où je dormais. Je me sentais vide, lessivée, déchiquetée. Je n'étais plus que l'ombre de moi-même. Je me levais le matin, faisais de faux sourires pour faire semblant d'aller bien, puis je retournais me coucher, disant que j'étais fatiguée, mais la vérité, c'est que j'étais déprimée et que je me sentais seule au monde. Mon bébé (pas mon embryon, non, mon BEBE, celui que j'avais eu en moi et que j'avais projeté, celui que j'avais aimé autant qu'un coeur de maman peut aimer), mon bébé m'avait quitté, les copines ne comprenaient pas ce que je vivais, mon mari, qui avait été triste que cette grossesse soit terminée, en tant qu'homme qui n'a pas vécu cet événement au-dedans de soi, qui n'a pas eu les tripes arrachées, qui n'a pas vécu le déluge sanglant plusieurs jours durant, avait déjà tourné la page et ne voyait pas combien je souffrais. Je me sentais complètement délaissée. Entourée, mais tellement peu comprise, peu entendue, que j'étais recluse dans ma tristesse, seule à affronter cette détresse.

J'ai fini par me relever, parce que je suis quelqu'un d'éminemment positif et que j'ai compris que m'enfermer dans la souffrance ne me rendrait pas mon bébé, et j'ai cru que ma vie s'écroulait lorsque, quelques mois plus tard, j'ai fait ma deuxième fausse-couche. La douleur a été encore plus vive, je crois, et cette fois-ci, je me suis enfermée dans ma douleur, toute seule. J'ai éteint mon téléphone portable, décroché mon fixe, et me suis enfermée dans ma maison sans plus aucun contact avec l'extérieur pendant plusieurs jours. Je ne voulais plus entendre ces phrases bateau que les autres lancent sans y penser, sans savoir, en voulant faire du bien, mais en faisant finalement plus de mal qu'autre chose. 

C'est à cette époque que j'ai rencontré des filles formidables. Je suis allée sur internet. Je suis allée discuter avec des femmes qui vivaient la même chose que moi. Un groupe s'est constitué. On s'est épanchées, on s'est raconté les choses, brutes, telles qu'on les vivait. On s'est fait du bien en se disant nos douleurs, et aucune de nous n'aurait pensé à amoindrir les douleurs des autres, parce qu'on se comprenait. Tout simplement. Nous avons remonté la pente peu à peu, chacune à son rythme, et ces personnes, que je ne connaissais que par ordinateur, sont devenues des amies. J'en ai rencontré certaines en vrai, d'autres non, mais une chose est sûre, c'est qu'elles ont été mon meilleur soutien pendant cette seconde épreuve. Elles ont été là pour moi, aussi, lors de ma troisième fausse-couche deux mois plus tard. Et elles sont encore là aujourd'hui. 5 ans après. Dans quelques jours, nous fêterons les 5 ans de notre rencontre virtuelle, et quand j'ai des douleurs, des difficultés, ou des bonheurs à partager, je sais qu'elles sont là. Et je tâche d'être là aussi pour chacune d'elles. 

C'est à elles que je dédie cet article, elles qui ont été ma bouée au milieu de mon océan de désespoir, elles qui m'ont ramenée à bon port, elles dont je n'oublierai jamais le bien qu'elles m'ont fait.

Je le dédie aussi à toutes ces femmes qui ont entendu, un jour ou l'autre, "c'est pas grave, c'était même pas un bébé !". 

Il y a des moments dans la vie où il faut savoir se taire. Ne pas vouloir agir à tout prix. Juste écouter, entendre la douleur même si on ne la comprend pas. Offrir son épaule à l'autre pour lui permettre de pleurer. Rester présent en silence, en respectant la douleur de l'autre, sans essayer de la comprendre et sans la juger. 

Je terminerai cette petite note sur un poème qui, pour moi, résume tout :


Lorsque je te demande de m'écouter
et que tu commences à me donner de bons conseils,
alors tu ne fais pas ce que je t'ai demandé.
Lorsque je te demande de m'écouter
et que tu te mets à me dire pourquoi je ne devrais pas me sentir ainsi,
alors tu piétines mes sentiments.
Lorsque je te demande de m'écouter
et que tu penses devoir faire quelque chose pour régler mes problèmes,
alors tu me laisses tomber,aussi étrange que cela paraisse.
C'est peut-être pour cela que la prière aide certains,
car Dieu est muet et ne donne pas de bons conseils ni n'essaye d' "arranger" les choses.
Il ne fait qu'écouter et nous laisse prendre soin de nous-mêmes.
Alors s'il te plaît, écoute-moi seulement,
et si tu veux dire quelque chose, sois patient.
Ensuite, je te le promets, je t'écouterai.
Anonyme, cité dans "Aucune rencontre n'arrive par hasard", K. Pollak.

4 commentaires:

  1. Super ton texte !!! "Ce n'est même pas un bébé" je l'ai entendu il y a pas si longtemps, au cours d'une conversation avec une amie. On se demandait si notre fille tombait enceinte très jeune, comment nous réagirions, .... elle me disait que au moment de l'avortement (en France) ce n'est pas encore un bébé ! pour moi c'est déjà un petit bébé....son p'tit cœur bat déjà !

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  2. Alalaaaa je savais qu'il fallait que je me cache pour lire... On a beau continuer, vivre, et faire d'autres bébés, ces petits anges partis, on les a toujours au fond de notre cœur et on n'oublie pas... Merci pour tes mots <3

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  3. Merci merci Auré pour ce chef d'œuvre, qui m'a fait pleurer, tu es incorrigible ! Et puis on pense oublier, et en lisant, on se rend compte que c'est pas si loin, pas si éteint, pas si "rien"...

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